Notre édito de rentrée

" A vot’ bon cœur m’sieurs, dames…"

En 2017, en Belgique, un enfant sur quatre continuera de naître dans la pauvreté.

Juste avant les fêtes de fin d’année, Viva for life a clôturé son édition 2016 sous les applaudissements. 3 352.310€ ont pu être récoltés grâce aux dons. Qu’il est difficile de se faire entendre lorsqu’on éprouve une indignation à contre-courant d’une trouvaille débordante de générosité et de « solidarité », qui plus est aux abords de la fête de Noël.

Ainsi, pour la quatrième année consécutive, nous avons assisté au confinement hypermédiatisé de quelques présentateurs vedettes dans un cube de verre pendant six jours… Une éternité ! Six jours durant lesquels ils n’ont ingéré que de la nourriture liquide, en solidarité avec celles et ceux qui n’ont d’autres choix que de se priver sans doute… Rude épreuve, soulignée à l’envi par la publicité et soutenue à « 100 % » par … Belfius !

Comme le faisait remarquer Jean Blairon[1], ne peut-on considérer que cet appui, doublé illico d’une publicité non négligeable pour ladite banque, frôle l’indécence ?

Flashback : la crise de 2008, due à l’incompétence des banques a été, et est encore à l’heure actuelle, payée par l’ensemble des contribuables. Paiement qui se prolonge à l’heure actuelle par les politiques d’austérité pour réduire ce que d’aucuns ont habilement traduit par « dettes souveraines », faisant ainsi croire aux citoyens qu’ils n’ont d’autres choix que de se serrer la ceinture, puisqu’ils ont vécu « au-dessus de leurs moyens ». Depuis 2012, 50 milliards d’austérité budgétaire[2] ont été imposés à la population, principalement au détriment des politiques sociales qui, à la différence des œuvres de charité, sont un barrage structurel à l’appauvrissement.

Question : qui paie le prix fort en cas de politique austéritaire ? Celui qui a la bonne réponse gagne le gadget 2016 estampillé « Viva for life » : une boule de Noël ! Les gagnants seront tirés au sort.

En ce qui concerne  « Arnaud»[3], son sort est déjà scellé : d’après le slogan de l’opération, il ne sait pas encore qu’il sera pauvre un jour, mais les généreux donateurs vont lui permettre de l’ignorer toute sa vie : supercherie pernicieuse…

Supercherie parce que si la charité pouvait résoudre le problème social de la pauvreté, les troncs dans les églises auraient disparu depuis belle lurette…  Et les « Enfoirés », nés pour ne pas durer (il y a 30 ans), auraient pu se consacrer exclusivement à leur carrière.

Pernicieuse parce qu’en insistant si lourdement sur la générosité d’humbles donateurs, on jette un voile qui se veut pudique sur les réelles causes de cette pauvreté.

De la même manière, les progressistes qui ont dû se prononcer sur le plan annuel de lutte contre la pauvreté se sont retrouvés devant la contradiction suivante : établir une stratégie qui fasse reculer ce que la politique fédérale fabrique depuis deux ans, la pauvreté.

Ne devons-nous pas, plutôt que d’être ébahis devant le cube illuminé, nous interroger sur le fait que le slogan : « Dans notre pays, un enfant sur quatre vit en-dessous du seuil de pauvreté » répété ad nauseam, ne suscite, dans le meilleur des cas, qu’un geste vers le portefeuille ?

Dans un pays avancé tel que le nôtre, cette réalité constitue pourtant  un véritable scandale.

Durant l’opération Viva for life, un papa (dénommé « papounet » par l’animatrice de service) amenait ses deux enfants afin qu’ils puissent déposer leurs dessins dans la boîte prévue à cet effet. La petite, joliment emmitouflée dans une combinaison rose bonbon, annonce qu’elle a quatre ans. Adorable spectacle s’il en est…

Peut-être que cette enfant, si elle reste chanceuse, ne connaîtra jamais la pauvreté.  Elle paraît déjà faire partie d’une famille où le père travaille… Si elle réalise une scolarité porteuse d’avenir, soutenue par un environnement qui ne connaîtra ni crise, ni maladie… Elle pourra, si elle le désire, exercer un travail épanouissant qui lui permettra, devenue adulte, d’avoir une vie enrichissante, y compris au niveau culturel…

Parcours de plus en plus aléatoire de nos jours, à réaliser « sur la ligne de crête », tous les filets de sécurité prévus en cas d’accident ayant tendance, sinon à disparaître, du moins à s’estomper durablement…

Croyez-vous que le cube illuminé pourra pallier cet estompement, désormais considéré - à tort - par beaucoup comme inéluctable ?

Dans son ouvrage La Déconnomie[4], de parution récente, l’économiste Jacques Généreux nous rappelle que, à la fin du XIXème siècle, on travaillait dans les manufactures des journées de 14 à 16 heures, six jours semaine, et ce dès l’âge de … 4 ans ! Nul  doute qu’au même moment, les épouses des directeurs de ces manufactures se réunissaient pour exercer leurs bonnes œuvres dans leur « pas-encore-cube-en-verre ».  A l’époque, on appelait cela des ouvroirs.

On ne doute pas un seul instant de la sincérité des animateurs, stars et journalistes qui ont participé à l’œuvre de charité. La RTBF n’est d’ailleurs pas la seule à  pratiquer la « charité spectacle ». Mais il ne faudrait pas pour autant occulter les véritables causes de la pauvreté et ce qui l’aggrave. Les ouvroirs, même sponsorisés par Belfius, n’ont jamais endigué le fléau.

[1] Jean Blairon, Directeur de l’ASBL RTA, interviewé par Canal C le 18 décembre 2015 - http://www.canalc.be/l-invite-jean-blairon-directeur-de-lasbl-rta/

[2] Carte blanche du collectif ACIDe, parue dans l’Echo le 30 novembre 2016.

[3] Prénom choisi lors de la « promotion » de l’édition 2016 de Viva for Life pour illustrer le sort subi par un quart des nourrissons en Belgique

[4] Jacques Généreux, "La Déconnomie", le Seuil, Paris, novembre 2016.

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