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Le Livre de Poche Collection Littérature & Documents, 354 pages, février 2012, 7,10 €

Quatre ans après la parution de "Une pièce montée", son premier roman (une comédie familiale déjantée récemment adaptée au cinéma par Denys Granier-Deferre), Blandine Le Callet a écrit un roman situé dans un futur proche.

Une jeune femme, Lila K., fragile et volontaire, raconte son histoire. Un jour, des hommes en noir l'ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l'a prise en charge. Surdouée, asociale, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Son obsession : retrouver sa mère, recouvrer sa mémoire perdue. Commence alors pour elle un apprentissage chaotique, au sein d'un univers étrangement décalé, aseptisé, où les livres n'ont plus droit de cité…

Ce roman nous plonge dans un univers très sombre et réussit à nous émouvoir tout en mélangeant, avec subtilité, un récit assez personnel avec une critique très intelligente d’une politique sécuritaire qui serait appliquée sans aucune tolérance.

L'obsession de l'auteure pour l'enfance et le poids de la famille est toujours présente, comme dans son premier roman, mais ce qui ressort surtout ici, c'est un monde dominé par la surveillance constante, les caméras omniprésentes, un monde où l'individu est obligé de rester dans les rangs, sans existence propre. Certains penseront à Orwel, au Bradbury de "Fahrenheit 451", à "Vol au dessus d'un nid de coucou" et les plus jeunes à "Matrix"...

Si vous n'aimez pas les romans d'anticipation, vous aimerez celui-ci, très différent, admirablement écrit, dans un style très fluide, et qui tient le spectateur en haleine jusqu'à la dernière page.

Un extrait pour vous en convaincre: "Quand je suis arrivée dans le Centre, je n'étais ni bien grande, ni bien grosse, ni en très bon état. Ils ont tout de suite cherché à me faire manger. Me faire manger, c'était leur obsession, mais c'était trop infect. Chaque fois qu'ils essayaient, je détournais la tête en serrant les mâchoires. Lorsqu'ils parvenaient malgré tout à me glisser une cuillerée dans la bouche, je la recrachais aussitôt. Plusieurs fois j'ai vomi, de la bile et du sang. C'est écrit dans le rapport.
Finalement, ils m'ont attachée sur mon lit, puis ils m'ont enfoncé une sonde dans le nez, et m'ont nourrie par là. On ne peut pas dire que c'était confortable, mais enfin, c'était mieux qu'avaler leurs immondices.
Je ne supportais pas le moindre contact. C'est écrit en page treize : Hurle dès qu'on la touche. Juste après : Sédation. Sédation, ça veut dire injections d'anxiolytiques, sangles, et musique douce pour enrober le tout d'un peu d'humanité.
Voilà comment ils sont parvenus à me faire tenir tranquille et à me trimbaler de service en service afin d'effectuer leurs batteries d'examens : ils m'ont palpée, auscultée, mesurée, pliée dans tous les sens. Ils m'ont planté des aiguilles dans le corps, ont branché sur moi des machines. Ils m'ont photographiée, aussi. Je pleurais sous les flashes. Alors ils m'ont donné des lunettes noires qui tenaient avec des élastiques, et je n'ai plus rien dit. "

Les anciens Coups de coeur