Pas un jour ne se passe sans qu’un virologue ou un épidémiologiste ne soit consulté sur des choix… politiques. Comme si les questions qui étaient posées ne nécessitaient pas des arbitrages qui, dans une logique démocratique, devrait mobiliser des délibérations collectives : pourquoi et comment organiser un confinement ? Quelles activités sont essentielles ? Quelle distanciation sociale est vraiment acceptable et pendant combien de temps ? Comment protéger le personnel en première ligne ? De quoi avons-nous besoin ?

Il semble que ces « experts » en pandémie aient pris, pour quelques temps, la place des économistes néolibéraux. L’expert est issu d’une discipline réputée scientifique dans laquelle de nombreuses controverses existent. Pourtant, placé en maître du savoir, il est défini comme celui qui sait, qui a un avis autorisé et qui est apte à décider. Le recours à l’expertise sous cette forme court-circuite la consultation démocratique des populations. Une division est ainsi tracée entre ceux qui sont capables et ceux qui seraient inaptes à la délibération et à la décision politique. Les experts fixent des normes (seuils critiques, modalités de calcul de l’évolution de l’épidémie, nombre de morts acceptables, éléments à privilégier dans la recherche, etc.) en présentant leurs choix comme le fruit d’un raisonnement objectif. Leur prétendue objectivité exclut toute alternative. L’expert sert ainsi de caution aux décisions des gouvernements ; décisions qui sont pour le moins discutables : pourquoi par exemple contrôler si peu des lieux de travail dans lesquels il apparait rapidement que les règles de confinement – sur lesquelles la tolérance zéro est réputée d’application – sont peu ou pas respectées ?

Mais comment devient-on experte ? Peut-on imaginer en définir d’autres ? Imaginons-nous des politiques d’asile et d’immigration définies à partir de l’expérience de réfugiées rescapées des routes migratoires mortelles ? Des politiques de santé au travail élaborées à partir d’enquêtes quantitatives et qualitatives où la parole des techniciennes de surface tout comme celles des coursiers à vélo seraient le point de départ ? Des politiques écologiques définies à partir de l’expérience et l’analyse de militantes environnementalistes et de climatologues ? Des politiques économiques définies à partir d’une définition démocratique des besoins sociaux avec l’aide d’approches hétérodoxes ? De politiques féministes basées sur l’expérience des rapports d’oppression vécus par les femmes ?

Imaginons-nous qu’en apprenant à s’inviter là où on ne l’est pas, on peut politiser et démocratiser des choix de société. Sans quoi, le pouvoir continuera de nommer ses experts comme point d’appui de politiques inégalitaires, liberticides et écocidaires…

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