Petit traité de sociologie animale. retour à la source de nos collectifs humains

Date de publication: 
22/12/2023
Auteur: 
Bruno Poncelet
Nombre de signes: 
138750

Durant tout le XXe siècle, nous n’avons cessé de nous raconter des histoires sur nos différences supposées avec le monde animal. Selon les penseurs et les époques, nous avons ainsi tour à tour été les seuls à être aptes à réfléchir grâce à notre gros cerveau, les seuls à utiliser des outils grâce à nos mains habiles, les seuls à faire preuve d’empathie vis-à-vis de nos semblables, ou bien encore les seuls à être capables de ressentir des émotions comme l’amour, l’amitié, le sens de la famille, etc.

Toutes ces histoires à propos de nos différences supposées avec le monde animal ne sont pas universelles, mais bien culturelles. Leurs racines plongent loin dans l’histoire occidentale (on peut les faire remonter à la Grèce de l’Antiquité et au christianisme de l’époque médiévale), même si leur essor contemporain est surtout dû aux derniers siècles parcourus… C’est en effet principalement à partir du XVIe siècle et la colonisation de « l’Amérique » que les Européens se sont raconté une histoire où ils étaient les seuls à détenir la Vérité (il n’existe qu’un seul Dieu, et c’est celui du Nouveau testament), toutes les autres populations du monde étant perdues dans de fausses et perverses croyances sataniques qu’il fallait annihiler à tout prix. Ce qui justifiait évidemment l’entreprise coloniale…

Ensuite, quand on a cessé de croire en Dieu pour devenir laïcs au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, on a certes supprimé les mots Dieu et Diable du vocabulaire officiel, mais le fond de l’histoire n’a pas changé d’un iota : nous étions devenus le phare avancé, la civilisation utilisant la Raison pour se gouverner quand les peuples primitifs (et colonisés) du monde entier étaient perdus dans des Instincts bestiaux les rapprochant des animaux et de la nature. Les Occidentaux étaient à l’époque tellement convaincus de leur supériorité que certains scientifiques du XIXe siècle passaient leur temps à mesurer des crânes pour établir une hiérarchie biologique et physique entre les races. Sans surprise, l’Homme blanc arrivait en tête devant tous les autres. De même, il était évident pour les chercheurs de l’époque que les hommes étaient supérieurs aux femmes…

Bref, le racisme colonial et patriarcal imposait de penser un monde où le mâle était supérieur aux femelles, où la peau blanche était gage d’une intelligence supérieure, et où le fait de marcher sur deux pieds tout en possédant un gros cerveau nous rendait supérieur aux animaux. Une vision du monde qui survit hélas encore de nos jours, notamment lorsque des supporters de football lancent des cris de singe pour insulter un joueur à la peau noire… ou lorsque des gens se remettent à voter massivement pour l’extrême droite.

L’étranger : un bouc-émissaire idéal… Depuis plusieurs siècles

Date de publication: 
02/12/2022
Auteur: 
Bruno Poncelet
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105386

Le monde contemporain semble être à la dérive. Tel un rafiot mal embarqué sur des flots tumultueux, il a perdu de vue les rivages rassurants nommés paix, cohésion sociale et prospérité liés à une époque où notre port d’attache commun - l’état-Providence - promettait un certain confort de vie à toutes et tous. En lieu et place : des masses anonymes de gens se sentent aujourd’hui abandonnés par un monde politique qui les regardent plonger dans la précarité sans sourciller. Par peur ou par dépit, par envie de vengeance ou pour essayer autre chose, les électeurs et les électrices sont de plus en plus nombreuses à conspuer les partis traditionnels pour leur préférer une alternative radicale : l’extrême-droite. Le dernier épisode en date de cette triste saga est l’arrivée au pouvoir, en Italie, du parti néofaciste Fratelli d'Italia (Frères d’Italie) emmené par Giorgia Meloni - une femme nostalgique du régime sanguinaire de Mussolini (1883-1945) qui régna d’une main de fer sur le pays durant plus de deux décennies (de 1922 à 1945).

Un peu partout en Europe, voilà donc les idéologies nationalistes de retour à peine un gros demi-siècle après avoir engendré une des plus grandes boucheries humaines du XXème siècle : la deuxième guerre mondiale et ses quelques 70 millions de morts ! Dans une amnésie collective qui fait peine à voir, le plébiscite en faveur de l’extrême-droite semble chercher une solution aux crises actuelles en optant pour des logiques discriminatoires. Qu’on soit jeune ou vieux, indépendante ou salarié, chômeur ou professionnellement active, l’étranger (quel qu’il soit) endosse bien malgré lui le statut de bouc-émissaire fédérant tant de frustrations et de ressentiments différents. Qu’importe le nombre de migrantes qui meurent en mer Méditerranée ou sont victimes d’exploitations sordides faute d’avoir une existence légale et reconnue du point de vue administratif, la peur de l’autre redevient pour beaucoup un leitmotiv légitime dans nos sociétés contemporaines.

Si l’on peut comprendre l’envie d’avoir un coupable à pointer du doigt au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans d’angoissantes impasses où l’argent manque tandis que le coût de la vie ne cesse d’augmenter, le moins qu’on puisse dire est que la cible majoritairement choisie (l’étrangère) est loin d’être responsable des maux dont on l’accuse. Pour peu qu’on prenne un peu de recul, la chose paraît même totalement insensée. Comme si une inversion des perspectives avait eu lieu. Soudainement, des gens pauvres et sans droits qui pèsent pour rien sur l’échiquier du monde sont comme affublés de la capacité étourdissante de peser négativement sur le bonheur des nations les plus riches. Par quel tour de passe-passe ou quel sortilège de magie noire ? Nul ne sait exactement, mais les rumeurs vont bon train et la peur des lendemains qui déchantent fait sans doute le reste. Toujours est-il que nous voilà à nouveaux coincés dans un embouteillage idéologique aux relents nauséabonds où discriminer l’autre (quel qu’il soit) semble être, pour beaucoup, le moyen idéal d’échapper à une réalité de plus en plus amère. À l’opposé de cette ambiance fétide, cette étude veut prendre le large, quitter l’Occident et respirer le grand air de l’altérité pour mieux comprendre les ressorts des relations qui lient nos riches nations aux peuples étrangers.

Des leçons à tirer des échecs révolutionnaires passés

Date de publication: 
04/07/2022
Auteur: 
Bruno Poncelet
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Fut un temps où l’on rêvait de révolutions.

Se battre au nom d’un idéal collectif : l’égalité humaine.

Refuser les injustices et les oppressions.

Prendre des risques personnels en défiant plus puissant que soi.

Militer pour améliorer le sort d’autres humains.

Tenter, avec les camarades, d’accoucher d’un monde nouveau.

Un monde meilleur. Un monde aussi parfait que possible.

Bien qu’ils semblent morts et enterrés de nos jours, ces rêves ont eu le mérite d’exister.

Des gens, nombreux, il n’y a pas si longtemps, ont rêvé d’améliorer la vie de leurs semblables.

Ils en ont rêvé tellement forts qu’ils se sont battus et ont lutté ensemble.

C’était une époque où le mot « camarade » secouait l’âme jusque dans ses tréfonds.

Pour quel résultat ?

Telle est la question principale de cette étude qui part de l’hypothèse - erronée ou non - que le modèle politique qui a dominé ces dernières décennies arrive à son terme. Bien qu’il soit toujours à la mode, le néolibéralisme sème tellement de crises sur son chemin que sa légitimité est de moins en moins fondée. Alors que les couches sociales les plus aisées accumulent des fortunes indécentes quand de nombreuses personnes basculent dans la pauvreté, comment croire encore que c’est en favorisant les personnes les plus riches qu’on créera de l’harmonie sociale ? De même, la libre-concurrence nous a mené au seuil de crises écologiques majeures avec des empires marchands parfois plus puissants que des États. Des empires marchands autorisés à faire tout et n’importe quoi pour s’enrichir, comme mentir à propos du réchauffement climatique (une spécialité des empires marchands pétroliers) ou exterminer massivement des espèces en rasant des forêts millénaires ou en pratiquant la pêche industrielle. Comment imaginer qu’en poursuivant ce genre de politique, on puisse atténuer les crises écologiques majeures que le néolibéralisme a provoquées ? On peut mentir aux gens un certain temps, mais vient un moment où le masque tombe et les supercheries sont éventées.

Même s’il a toujours les faveurs de nombreux gouvernements en place, le cauchemar néolibéral va probablement se fissurer, puis imploser. Pour être optimiste, imaginons alors que nous soyons nombreux à vouloir le remplacer par quelque chose de plus heureux. Tournant le dos aux sirènes immondes du repli identitaire glorifiant un groupe social au mépris des autres (comme le proposent les mouvances politiques d’extrême-droite), rêvons un instant de le remplacer par un monde meilleur. Celui d’humains gravitant ensemble autour de valeurs comme la justice sociale et l’égalité. Une chose déjà tentée par le passé… mais qui n’a pas toujours bien tourné. Pour éviter de faire bégayer l’histoire en trébuchant sur les mêmes erreurs, comprendre les raisons de cet échec est important. Pour y parvenir, remontons le fil du temps jusqu’à la création de l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques (URSS).

Changer d'histoire : un défi pour demain. Rendre aux autres vivants la place qui leur revient.

Date de publication: 
31/12/2021
Auteur: 
Bruno Poncelet
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Réunis à Glasgow du 31 octobre au 12 novembre derniers pour une 26ème réunion de l’ONU visant à lutter contre le réchauffement climatique (la COP26), les chefs d’état présents ont de nouveau accouché d’une souris. Alors qu’ils devaient s’engager à prendre des décisions fermes pour respecter un accord de réduction des gaz à effet de serre signé il y a six ans à Paris, les quelques 200 pays réunis sont restés très en-deçà de l’objectif visant à limiter le réchauffement climatique à maximum +1,5 °C d’ici la fin du siècle.

Toutefois, alors que l’épidémie de Covid n’en finit pas de nous désespérer en jouant des prolongations interminables, l’échec de la COP26 ne semble ni inquiéter, ni révolter outre mesure la majorité silencieuse qui n’a qu’un rêve en tête : reprendre une « vie normale ». Si cette envie est certes légitime, elle est aussi - d’une certaine manière - dangereuse. Car les problèmes environnementaux qui s’invitent à la une des médias (ouragans et tornades de plus en plus puissantes, pluies diluviennes amenant des inondations catastrophiques, sécheresses et incendies massifs notamment en Australie et en Californie, etc.) ne vont pas disparaître comme par magie, juste en fermant les yeux. Or, en rêvant juste de reprendre une vie normale, on fait mine d’ignorer que les crises environnementales qui nous frappent (avec le réchauffement climatique ou l’épidémie de Coronavirus) sont en grande partie liées à la « vie normale » dans un système, le capitalisme, qui nous invite à consommer toujours plus de tout et de n’importe quoi, sans jamais nous soucier des conséquences pour autrui. C’est pourquoi les discours anti syndicaux fleurissent au moment même où les conditions de travail d’innombrables salariées se dégradent. De même, c’est dans l’indifférence générale que l’exploitation excessive des « ressources naturelles »  et autres « matières premières » va s’accélérant, détruisant chaque jour davantage la biodiversité dans l’indifférence générale.

S’il en est ainsi, ce n’est pas parce que nous sommes méchants ou indifférents au sort du monde, mais plutôt parce que nous avons reçu une éducation collective biaisée par des a priori culturels et identitaires qui nous illusionnent quant à notre place dans ce monde. Façonnée par les générations qui nous ont précédés au cours des siècles précédents, la culture moderne (qu’elle soit de gauche ou de droite) repose en effet sur un paradigme tout puissant : l’être humain serait une espèce à part, située loin au-dessus des autres grâce à son intelligence qui lui permettra toujours d’innover et d’imaginer des solutions afin de surmonter n’importe quel défi. Alors, pourquoi s’en faire ?

Quel est l’impact du chômage temporaire sur le revenu des travailleurs ?

Date de publication: 
31/12/2020
Auteur: 
Alessandro Grumelli
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60725

Parmi les mesures qui ont accompagné l’arrêt partiel de l’activité économique à partir du 13 mars 2020 figure un mécanisme assoupli et plus généreux de chômage temporaire, le « chômage temporaire corona », qui peut bénéficier à tous les travailleurs sans condition de nationalité ni jours minimum de travail antérieurs, et prévoit une allocation d’un montant supérieur à celui du chômage temporaire ordinaire : 70 % du salaire brut (plafonné à 2754 €) au lieu de 65 %, plus un supplément de 5,63 € par jour complet de chômage.

Un débat a lors surgi sur la proportion réelle du salaire antérieur que représenterait l’allocation de chômage temporaire corona. Plusieurs institutions économiques ont ainsi prétendu que cette allocation couvrait 100 % ou presque du salaire antérieur, et plus généralement que le revenu des ménages avait été intégralement préservé au cours de la crise.

La présente contribution a pour but d’objectiver la proportion réelle du salaire antérieur couverte par l’allocation de chômage temporaire sur base la comparaison entre les montants réels des allocations payées par un organisme de paiement bruxellois et le salaire antérieur des travailleurs concernés.

Cette comparaison établit qu’au cours du premier confinement, la perte moyenne de revenu d’un travailleur en chômage temporaire s’est élevée à 24 % du salaire antérieur. 

L’analyse des données de paiement est précédée d’un rappel des conséquences sociales de la crise communément admises et des chiffres de l’ampleur du chômage temporaire.

De la place des collectifs dans notre Histoire

Date de publication: 
27/12/2020
Auteur: 
Bruno Poncelet
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95571

Dans nos sociétés libérales individualistes, il est de bon ton de critiquer l’inefficacité légendaire des collectifs - à commencer par les pouvoirs publics lorsqu’ils s’immiscent de trop près dans l’économie. C’est bien connu : dès qu’ils entendent réguler l’activité des entreprises ou carrément prendre en main des activités productives, les états seraient comme des éléphants dans un magasin de porcelaine. Même en cherchant à bien faire, ils ne pourraient s’empêcher de causer des dégâts en bridant inutilement l’économie, cassant ainsi la poule aux œufs d’or. Pour éviter ce scénario catastrophe, les politiques d’inspiration libérale font le pari suivant : plus on laisse de libertés au marché en faisant reculer les intrusions de l’état dans l’économie, plus les entreprises privées peuvent agir à leur guise, plus la société sera prospère.

Initiées au Chili sous la dictature du tyran sanguinaire Augusto Pinochet (Président non élu de 1974 à 1990), au Royaume-Uni sous la férule de Margareth Thatcher (Première ministre de 1979 à 1990) ou bien encore aux Etats-Unis sous Ronald Reagan (Président de 1981 à 1989), les politiques d’inspiration libérale ont rapidement gagné du terrain au point de dominer le paysage politique des quatre dernières décennies[1]. Plus que d’autres, l’Union européenne en a fait son credo en élaborant ses décisions majeures comme : pousser à la privatisation de nombreux services publics nationaux, mettre en place un marché unique européen reposant sur le principe du « laissez faire, laissez aller » (une vieille recette datant du XVIIIe siècle), créer l’euro sur base d’une libre-circulation inconditionnelle des capitaux propulsant les investissements européens dans l’économie-casino des subprimes américains, sans oublier l’installation d’un marché carbone (également spéculatif) largement inconsistant pour lutter contre le réchauffement climatique.

Toutes ces recettes étaient censées nous mener au bonheur, au bien-être, à la paix et à la prospérité. Qu’il n’en soit rien est évident. Mais qu’importe aux zélatrices du marché : depuis la chute du Mur de Berlin, l’URSS est systématiquement prise en exemple comme preuve irréfutable des dangers du collectivisme, justifiant par contraste l’idée que la démocratie serait indissociable d’acheter et vendre ce que l’on veut sur le marché. Vu sous cet angle, l’économie de marché est un garant quasi constitutionnel de la liberté individuelle. Une liberté toutefois très relative pour les migrants, les chômeuses, les handicapés sans ressources, les étudiantes issues de milieux pauvres et l’ensemble des travailleurs précaires… auxquels le marché n’a rien de mieux à offrir qu’un taudis en guise de lieu de vie, des restaurants du cœur en guise de sortie festive, un sugar dady en guise d’accès aux études et des fins de mois difficiles en guise d’horizon grise-mine…

Bien réels, ces drames n’émeuvent guère les partisanes du tout-au-marché qui ont une réponse inamovible : dans un monde où chacun est libre d’agir à sa guise, l’échec est toujours un tort individuel, jamais une responsabilité collective. Un mantra individualiste asséné dès 1987 par Margareth Thatcher qui affirmait : « la société n’existe pas. Il y a juste un tissu vivant constitué d’hommes, de femmes et de gens, et la beauté de ce tissu et la qualité de nos vies reposent essentiellement sur comment chacun d’entre nous est prêt à prendre ses responsabilités pour s’assumer lui-même et comment chacun d’entre nous est prêt, par ses propres moyens [individuels], à s’intéresser et à aider ceux qui sont malheureux. »

Dans cette vision du monde, la société est un leurre. Une réalité fantasmagoriques et dangereuse qu’il faut combattre en exigeant de l’état qu’il s’efface au profit des libres entreprises individuelles. Tant mieux si elles sont généreuses. Tant pis si elles ne le sont pas. La seule chose vitale étant de pas écraser les activités marchandes sous le poids de structures étatiques sclérosant le dynamisme économique. En 1992, l’idéologue Francis Fukuyama surenchérissait en présentant les démocraties libérales comme l’aboutissement ultime de l’évolution politique du genre humain. D’où le titre de son livre : La Fin de l’histoire ou le Dernier Homme.

L’histoire, il en sera précisément beaucoup question dans cette étude consacrée à l’importance des collectifs dans nos vies. Une importance multiforme qui prend sa source dans un passé lointain, joue un rôle crucial dans l’évolution des espèces, protège les premiers pas d’Homo sapiens sur la planète (il y a 300.00 ans environ), accompagne toutes les grandes civilisations et porte sur ses épaules l’avenir du genre humain. Pour le meilleur comme pour le pire…

En soulignant l’omniprésence des collectifs dans nos vies, l’enjeu est de dévoiler les failles structurelles des discours ultra-individualistes. Non pour louer et applaudir toute forme de collectif existant mais bien pour s’interroger : si l’individu n’est pas le centre de gravité absolu des sociétés, qu’est-ce que qui occupe ce centre dans nos sociétés libérales prétendument individualistes ?

Péril sur la santé publique

Date de publication: 
14/04/2020
Auteur: 
Nicolas Latteur
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60648

La pandémie du Coronavirus alerte et nous confronte à des menaces inédites. Elle éclaire brutalement les effets des politiques néolibérales qui s’en sont pris à trois domaines vitaux pour la santé publique qui nécessiteraient des investissements publics massifs et d’autres modes d’organisation : la recherche scientifique - notamment médicale –, des politiques écologiques et des systèmes de santé accessibles. Trois champs qui sont particulièrement les cibles de la violence des politiques du capitalisme néolibéral et qui soulignent l’urgence d’alternatives sociales et écologiques. Trois champs qui feront l’objet d’une invitation à contester les pouvoirs qui les façonnent en développant des éléments d’analyse critique et des perspectives de résistance.

La citoyenneté des femmes en Belgique

Date de publication: 
20/12/2019
Auteur: 
Sylvie Boulvain
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Juridiquement la citoyenneté est l’ensemble de droits et de devoirs ainsi que de pratiques accessibles aux citoyens, soit les droits civils, ou libertés fondamentales, les droits politiques ainsi que les droits économiques et sociaux. Plus largement, la citoyenneté désigne aussi dans les démocraties la manière dont les résidents d’un pays peuvent faire usage de leurs droits pour participer aux décisions de la vie publique, peser sur le débat politique et dynamiser ainsi la démocratie. Il s’agit également d’une qualité morale impliquant de se soucier de l’intérêt général[1]. Nous allons traiter ici prioritairement de la lente accession graduelle des femmes belges à leurs droits politiques, sans oublier les autres droits qui y sont intimement liés.

Si la Belgique célèbre en cette année 2019 le 100e anniversaire du suffrage dit « universel », le véritable suffrage universel, tant masculin que féminin, vient seulement d’avoir 70 ans. Les femmes belges ont été longtemps exclues des trois aspects de la vie politique : l’élection, l’éligibilité et le gouvernement. Et aujourd’hui même, la parité — soit une représentation égale des femmes et des hommes à tous les niveaux des pouvoirs politiques — n’est pas encore une réalité.

[1] http://www.vocabulairepolitique.be/citoyennete-3/ Consulté le 3 décembre 2019.

 

Travailler aujourd'hui. Ce que révèle la parole des salariés

Date de publication: 
15/02/2019
Auteur: 
Nicolas Latteur
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Qui parle du travail ? Qui entend-on dans les champs médiatiques et politiques lorsqu’il s’agit d’en parler ? En général, ce ne sont pas les salariés eux-mêmes. Pas qu’eux seuls pourraient en parler, mais cette absence est lourde de sens …

Souvent, les salariés n’ont que très peu la parole. Le travail salarié est principalement parlé non pas par ceux qui l’accomplissent mais par ceux qui entendent le régenter. Leurs discours est par conséquent directement lié à un projet de domination.

C’est là que transparaît une caractéristique centrale de la condition salariale dans les régimes réputés démocratiques. Les « salariés-citoyens » ne sont pas habilités juridiquement à intervenir sur les fins et les moyens de leur travail. Ils sont obligés économiquement de vendre leur force de travail sur le marché.

Les pouvoirs politique et économique qui entendent régenter le travail propagent  une idéologie selon laquelle le travail est dans le domaine économique un coût (on ne cesse de parler du cout du travail et des charges sociales) et dans le registre politique et moral un impératif auquel personne – entendez personne dans les classes populaires – ne pourrait se soustraire.

Le travail est un impératif moral lorsqu’il est encadré par la relation salariale. Les salariés sont confrontés à un discours et des politiques qui les confrontent à des contraintes bien réelles. Ceux-ci peuvent se résumer sous la forme de sept commandements tant ils acquièrent le statut de dogmes des politiques européennes de l’emploi :

Sur le marché du travail, tu te présenteras

Des compétences, tu acquerras

Ton employabilité, tu développeras

Ta disponibilité, tu prouveras

De la flexibilité, tu afficheras

A ton entreprise, tu adhéreras

Au travail, du bonheur tu éprouveras

La caractéristique de ces commandements et des politiques qui les portent, c’est de faire du travail, question politique et sociale, une question de responsabilité individuelle et d’adaptation personnelle. Autrement dit, le travail est un donné, seul le travailleur pourrait être changé et adapté à des exigences définies par les pouvoirs qui entendent le faire concourir sur le marché.

Alors que le salariat est un rapport social entre des propriétaires de forces de travail et des employeurs qui contraint économiquement les premiers à se présenter sur le marché du travail. Placés dans des relations de concurrence entre eux et d’inégalité, ils sont par ces commandements sommés de devenir « entrepreneurs d’eux-mêmes ».

Alors que le travail est une question politique (qui fait quoi ? Pour qui ? Dans quelles conditions ? Qui le contrôle ? Qui le décide ?), qu’il devrait dans une perspective démocratique faire l’objet de délibérations collectives, l’approche dominante réduit le salarié à un être illégitime pour intervenir sur les fins et moyens de son travail.

Dans ce registre, la question traitée par les politiques néolibérales est celle de l’adaptation des salariés à des conditions définies par d’autres, c’est-à-dire par le capitalisme, le management néolibéral, les politiques de flexibilité, etc. Ces conditions définies par d’autres (la classe capitaliste et ses organisations, les gouvernements engagés dans le radicalisme néolibéral) portent sur les compétences à acquérir, la réactivité du marché du travail, l’employabilité des candidats, la flexibilité et la disponibilité de la force de travail, … Elles portent aussi sur ce qu’il serait raisonnable d’accepter pour un salarié comme conditions de travail et de salaire en s’appuyant sur des comparaisons avec des lieux où la précarité sociale est davantage organisée. Ainsi donne-t-on corps au principe de compétitivité.

La démarche proposée ici dans « Travailler Aujourd’hui » est, à l’opposé, de comprendre ce qui se joue au travail et dans l’emploi en s’intéressant à la parole des salariés et à des recherches qui tentent de comprendre les relations de travail et les rapports sociaux qui les produisent.

Le travail que je présente ici invite à partir à la rencontre de salariés qui racontent leur travail. Au travers de leurs récits, on découvre leurs trajectoires de vie, leurs emplois, leurs expériences professionnelles, des formes d’organisation, des résistances individuelles et collectives ainsi que des conditions de travail parfois difficilement imaginables.

Ce projet a émergé au fil d’une pratique – la formation en éducation permanente généralement dans le mouvement syndical – et de constats relatifs à la grande invisibilité des salarié(e)s et de leurs conditions de travail. C’est au fur et à mesure des rencontres avec des travailleurs de secteurs d’activité très divers que s’est imposé le projet de pouvoir rendre compte de ce que nous entendions quotidiennement sur le travail et qui était si peu visible.

On découvre aussi les réalités très multiples qui l’entourent. Le travail est un concept bien abstrait tant sous son appellation sont réunis des activités et des conditions terriblement diverses.

Difficile de résumer plus de quarante entretiens réalisés avec des personnes aux parcours de vie très variés et dans des secteurs d’activité très diversifiés, mais voici quelques éléments qui transparaissent. Ils donnent à voir et à penser les conditions de travail d’aujourd’hui aux travers de la parole des salariés dont je livrerai ici quelques « morceaux choisis ».

Il sera tout d’abord question du travail comme source d’identité et comme théâtre de l’ingéniosité des salariés, ensuite des formes d’organisation et de désorganisation du travail, dans un troisième temps des formes de violence et de résistance. Des conclusions poseront la question du salariat aujourd’hui des formes d’action collective qui peuvent soutenir l’amélioration des conditions de travail et dessiner des perspectives afin de reconstruire un projet d’émancipation collective.

 

Le combat syndical est aussi féministe !

Date de publication: 
28/12/2018
Auteur: 
Rachel Carton
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Déconstruire les stéréotypes de genre pour lutter contre les discriminations sexistes, homophobes et transphobes dans le monde du travail.

Dans de nombreuses parties du monde,  on assiste à diverses manifestations d’un retour en force du nationalisme, du racisme, et des violences de genre : construction de « murs anti-migrants », montée au pouvoir de l’extrême-droite en Italie et au Brésil, remise en question du droit à l'avortement, multiplication des féminicides, assassinats violents d’activistes LGBTQI+ etc.

Des mouvements réactionnaires, et de plus en plus ouvertement fascistes, gagnent du terrain à mesure que  les politiques d'austérité et de régression sociale s'abattent sur les populations.

La peur de vivre (encore) moins bien demain, la perte de confiance des classes populaires à l’égard des partis et mouvements de gauche « traditionnels » et un large sentiment d'impuissance face à l’avenir favorisent la diffusion des discours basés sur une « naturalisation » des rapports humains et des positions sociales.

Chacun, chacune, serait déterminé.e, dans son essence même, dans ses gênes, à occuper telle ou telle position sociale, à agir de telle ou telle manière, à être dominé.e ou dominant.e.

Et il serait vain, voire dangereux, d'aller contre cette « Nature ».

Ainsi, les femmes devraient retourner au foyer pour y accomplir leur devoirnaturel, la famille ne pourrait se concevoir qu’avec un père et une mère, l’homosexualité, les transidentités seraient des « anomalies »,  une déviance menaçant l’ordre social.

Avec l’affirmation forte d’un discours naturaliste, chacun.e se voit  ainsi déterminé.e. et jugé.e. dans son identité profonde, dans son intimité, dans son rôle et ses relations sociales par ses organes génitaux. Et ce sont des logiques similaires qui soutiennent le racisme et la xénophobie en construisant l'idée que les groupes humains ne sont pas égaux entre eux, par nature (ou par culture, celle-ci étant présentée comme immuable, éternelle, sans histoire, donc quasi naturalisée). Les appels au retour à la « Pureté du Peuple », à son époque glorieuse, à ses traditions « ancestrales », alimentent les fantasmes de populations qui ont fait de « l'Autre » le bouc émissaire de leur frustration et de leur sentiment d'impuissance.

Si ces mouvements veulent nous ramener en arrière, les luttes sociales, féministes, antiracistes, reprennent elles aussi des forces partout dans le monde :  le mouvement MeToo qui a permis de visibiliser et de briser le silence sur les violences sexuelles et leur impunité, les grèves massives du 8 mars (Journée Internationale des Femmes) suivies en Argentine ou en Espagne, l’organisation des populations « racisées* » pour dénoncer les violences policières et le racisme d’Etat aux Etats-Unis (mouvement Black Lives Matter notamment), les manifestations massives des femmes américaines contre Trump, les organisations de solidarité et de défense des migrant.e.s qui se développent en Europe etc. 

Ce nouvel essor ne vient pas seulement de la conscience du danger que représente la diffusion de ces idéologies réactionnaires mais aussi du chemin qu'il nous reste à parcourir pour vivre dans une société réellement égalitaire. Une société dans laquelle l'individu n'est pas réduit à son « employabilité », à sa couleur de peau, à ses organes génitaux, à son expression de genre, ou à sa sexualité. Parce que nous sommes tellement plus complexes, et plus riches que ces étiquettes qui nous collent à la peau et qui sont le prétexte de multiples violences sociales ! Ce combat est un enjeu, et un défi, pour notre mouvement syndical ; articuler ces luttes, les luttes sociales, féministes, antiracistes, ne peut que nous renforcer pour combattre ensemble les dominations et l'exploitation.

Mais revendiquer l'égalité n'est pas suffisant : il est d'abord nécessaire de travailler ce que nous avons dans nos têtes, nos propres représentations, nos propres stéréotypes et conditionnements. Nous avons des mythes à détruire non seulement à l'extérieur, mais également à l'intérieur de nous-mêmes. Nous n’avons pas grandi en dehors de la société et nous sommes donc tous empreints des stéréotypes et préjugés dominants. Souvent, nous n’avons pas conscience de ce que nous véhiculons à travers nos actes, nos interactions. Pour lutter réellement pour l'égalité, il faut donc pouvoir identifier et prendre distance par rapport à notre propre cadre de référence.

Mais ce n'est pas simple ! D’autant plus lorsqu’il s’agit des « rapports de genre »*, et de nos identités d’hommes ou de femmes. Nos comportements, nos rôles sociaux, nos attentes ont souvent été façonnés depuis notre naissance par le fait que nous soyons né.es avec tels ou tels organes génitaux. Ils sont donc intimement liés à la construction de notre identité depuis notre naissance, joués et rejoués en permanence au cours de notre vie au point qu’ils nous apparaissent évidents. Or, ces « rôles de genre »*, ces rapports exercent de fortes contraintes sur les individus, sur la manière dont on doit être, penser, agir, aimer, s'orienter dans la vie professionnelle ...

Pour nous aider à prendre distance par rapport à notre cadre de référence, nous ferons un tour par les théories féministes et de genre. Nous pensons qu'elles constituent un outil fondamental pour « dénaturaliser » le genre, pour nous aider à rendre visible, étonnant, et souvent inacceptable, ce qui jusque-là pouvait nous apparaître naturel et banal.

L'objectif n’est pas de retracer l’histoire des différents courants féministes, ni d’étudier en détails les théories du genre, mais bien de dégager des grilles d’analyse nous permettant de poser un regard différent sur la situation des un.e.s et des autres, dans notre société en général, et dans le monde du travail en particulier.